Le coq des bruyères hebdo... suite
N°79 année 2008
Edito
De Zeus à Maradona

« Nul ne peut aujourd’hui trépasser sans voir Naples » (Brassens)

Nous, occidentaux, trouvons les origines de notre pensée dans les grandes heures de la Grèce antique. Ceux qui parlent plutôt de la pensée Judéo-chrétienne n’ignorent pas que le Nouveau testament n’est qu’un « Platon pour les nuls ». Le bien, le mal, la pureté et les ténèbres… la Bible, quant à elle, ressemble à un plagia des plus belles histoires de la Mythologie Grecque. Les Grecs ont aussi inventé le théâtre, et plus particulièrement la tragédie. La tragédie c’est le récit, en vers, de la vie des Dieux, des rois ou des héros. Eschyle, Sophocle, Euripide sont les maîtres du genre. On y racontait les êtres qui avaient un Destin. Par leur naissance, leurs actes, leurs pouvoirs, raconter une partie de leur vie était matière, par l’effet de la catharsis (purgation des passions), à réflexion pour les citoyens Grecs.
Le cinéma conta, lui aussi, les récits des Héros comme Spartacus, Moïse ou, plus près de nous, le héros cher à Patrick Font et Denis Zavarise : Indiana Jones. Mais, au lieu d’admirer les « grands » personnages, on se mit à adorer ceux qui les incarnaient. C’est la naissance des « stars ». Ainsi le cinéma, ne riez pas, commença à faire des films sur eux ! La vie d’Edith Piaf, de Jim Morrison et aujourd’hui du navigateur : Tabarly ! Comme quoi quand on a rien à dire on peut le filmer. On idolâtre plus le héros mais sa copie. On adore plus les « grands personnages » mais monsieur Tout-le-monde faisant semblant d’être Spartacus.

Emir Kusturica, réalisateur Serbe, est revenu aux origines de la tragédie en racontant la vie d’un dieu de notre époque : Diego Armando Maradona, accessoirement joueur de football. Car, c’est effarant mais vrai, Maradona est considéré comme un Dieu en Amérique latine. Ce qui permet à Kusturica de raconter « Dieu » : comment devient-on un Dieu ? Comment vie t-on quand on est Dieu ?
Le football est le sport des pauvres. Il suffit d’un ballon et vous occupez 22 bonhommes. Deux pierres vous faites les buts, besoin d’aucun accessoire supplémentaire, on y joue donc partout. Le foot a aussi une logique imparable : le plus fort gagne. Le piston dans le foot, à l’inverse du monde du spectacle, n’existe pas. Les gosses de Depardieu, le fils de Delon, le cousin de machin, le plan cul d’untel, qui fleurissent dans le monde merveilleux des marches du festival de Cannes, sont inexistant dans le foot ce qui lui donne cet aspect de « justice ». Dans le foot, t’es bon tu joues et si t’es mauvais, en étant le rejeton d’une célébrité, tu feras du cinéma. Dans le milieu du football, il y a rarement un fils d’ingénieur, de médecin. Le foot c’est l’ascension phénoménale de quelques pauvres. Dans un pays comme l’Argentine, où la pauvreté est omniprésente, le football sert de catharsis. Si l’équipe gagne, le peuple est fier, il est vengé des humiliations qu’on lui inflige. Tel Jésus naissant pour lutter contre l’envahisseur Romain, Maradona naquit dans le tiers-monde pour lutter contre les pays riches. Vous avez compris, le contexte était favorable à la naissance d’un Dieu.

Kusturica se met en scène dans son film. On l’écoute en donner les clefs, essayer de comprendre le « phénomène » Maradona, on le voit douter, se promener… Kusturica est le second rôle de son film. L’affiche résume à elle toute seule le rôle du réalisateur. On le voit adosser à un mur où une fresque de Maradona y est représentée. Il faut savoir que Kusturica est un musicien, la première image du film est d’ailleurs l’un de ses concerts. Ainsi, il jouera le rôle d’Homère chantant Ulysse. Le titre du film : « Maradona par Kusturica ». Il est l’homme qui part à la recherche d’une divinité, d’un être hors norme. Il dit au début du documentaire que Maradona aurait pu être le personnage d’un de ses précédents films. Il débute donc son film en affirmant que le sujet principal de son documentaire est une fiction. Ou plutôt que l’image que nous avons de lui est fictive. Dieu n’existe pas, c’est nous qui le créons. Ce n’est donc ni un film ni une fiction c’est une tragédie moderne.

La genèse 
Plusieurs images d’archives viennent enrichir le documentaire. Maradona a une dizaine d’année et il jongle devant l’œil d’une caméra de télévision venue filmer l’enfant prodigue. Il y a huit enfants dans la famille Maradona et seul le père travail. Son frère est interviewé. Le journaliste lui demande, entre autre, si plus tard il voudrait jouer comme son frère… l’enfant que l’on imagine plus jeune répond de manière sincère : « non, c’est pas possible, mon frère c’est un Martien ! ». Maradona a 10 ans et déjà ce n’est plus un homme, il vient de l’espace et les caméras s’intéressent à lui. Seconde archive, Maradona à 17 ans, on lui demande quel est son rêve ? J’en ai deux, dit-il. Le premier jouer une coupe du monde, le second la gagner. Il y a deux clubs à Buenos-Aires « Boca junior » et « River plate ». Le premier est le club des classes populaires, le second celui des couches un peu plus aisées. Maradona choisira Boca, la légende commence. Durant les entretiens entre Kusturica et Maradona, ce dernier dira avoir passé son enfance à jouer au foot. Même en pleine nuit et en ne voyant presque plus le ballon. « On ne voulait jamais s’arrêter et le lendemain, après la nuit, on était meilleur ». On imagine le niveau d’instruction.

Les miracles
Maradona quitta le club de Boca Junior pour celui de Barcelone. Mais en 1984 qu’il signe pour Naples. Le culte commence. Il est la vedette de cette ville pauvre où la Camorra (mafia napolitaine) règne. 1984, c’est aussi l’époque de la guerre des Malouines. Colonie Britannique au large de l’Argentine. L’Argentine a pour régime une dictature militaire qui décide de reconquérir les Malouines alors que les autochtones n’ont aucune envie de vivre sous une dictature, on les comprend aisément. Deux ans plus tard, le Mexique organise la coupe du monde. La finale opposera l’Angleterre à l’Argentine. Maradona marque un premier but de la main. « Marquer de la main c’était comme voler le portefeuille d’un Anglais ! » Maradona inscrira un autre but. Un but qualifié de but du siècle (il dribble tout le monde) que Kusturica diffuse une bonne douzaine de fois dans son film. Les Argentins sont victorieux du pays contre lequel il était en guerre. Peu importe que l’Argentine vive sous une dictature, le peuple reste intrinsèquement patriote. Maradona vient de laver « l’honneur » de son peuple, sa main gauche – qui marqua le but – est rebaptisée « la main de Dieu ». Il en deviendra une Divinité.
A Naples aussi il accomplit un miracle. Il aide Naples à vaincre la Juventus de Turin, à Turin, sur un score de six buts. « Jamais le Sud n’avait battu le Nord » dit-il à Kusturica. Maradona semble aider les peuples pauvres et croyants à se venger des riches. Les Napolitains, aussi, le considèreront comme un Dieu.

La bonne parole
Maradona, en Dieu des pauvres, fut approché pour participer à plusieurs gouvernements argentins. Toujours en Dieu des pauvres, il est un ardent défenseur de l’anti-américanisme et un grand soutient à Fidel Castro. Il porte d’ailleurs un tatouage du Che Guevara sur l’épaule et un autre de Castro sur la cheville. « Fidel est un monstre qui défend sa terre », « un des seuls dirigeants à pouvoir mourir pour son pays », dit-il à Kusturica. Moment pathétique du film – il y en a beaucoup – Maradona, un brin aviné, plonge dans sa belle piscine en criant « vive Fidel Castro ».
On retrouve aussi Maradona en compagnie d’Hugo Chavez et d’autres représentant de la « gauche » d’Amérique latine. Ils sont dans un stade de foot. Chavez au micro demande à Maradona de dire quelques mots… soudain la pluie arrive. Chavez déclare alors qu’il paraît quand soufflant trois fois en l’air la pluie s’arrête ! Il demande à tout le stade de souffler avec lui. Chavez répétera la requête plusieurs fois en vain. Mais imaginez un instant que ça marche ! Chavez stoppant la pluie ! En montrant cette scène, Kusturica pointe l’irrationalité qui entoure les tribuns de « là-bas » qui sont tant aimés chez nous. Manu Chao, lui aussi se prête au jeu, à la fin du film, en interprétant une chanson à la gloire de « l’idole » sous les yeux d’un Maradona satisfait. Ah, démagogie quand tu nous manges, pourquoi faut-il que tu défèque à gauche !
Kusturica est allé à la rencontre de l’Eglise Maradonienne, qui célèbre des Mariages, fait des processions, entre « ave Diego » et gogo danseuses. Kusturica film aussi Maradona chantant des chansons à sa propre gloire. Il est pathétique, ridicule, pense t-on en voyant les images. Puis, tout à coup, on ressent un malaise quand on réalise que Maradona réellement être un Dieu et qu’en plus, c’est normal ! Nous sommes ce que l’on pense de nous, pour des centaines de millions de personnes c’est un Dieu, donc il est Dieu. Mais un Dieu antique, un Dieu qui se drogue, un Dieu imparfait. « Mon rôle, c’est jouer ma vie » déclare t-il à Kusturica avant de rajouter ce qui fait la tragédie du personnage : « personne n’est à ma place ». Il a raison, ni les Beatles ni aucun autre sportif n’eut une vie comme celle de Maradona, personne ne fut un Dieu.

The end
Kusturica, joue tout au long du film avec la rivalité caricaturale que son personnage principal entretien avec les Anglais. Quand il remontre les buts de Diego, la musique est le God save the Queen des Sex Pistols. Il fait aussi des montages à la manière de Terry Gilliam des Monty Python. Kusturica nous montre « l’amour » des gens pour Maradona, amour qui va jusqu’à l’adulation. Par exemple à Naples, une foule devant la fenêtre de son hôtel chante à sa gloire ; puis mouvement de masse incontrôlable, et cette même masse se jette sur sa voiture. La dévotion est oppressante, effrayante. Kusturica ne juge pas Maradona, il raconte son rapport à la drogue, à sa gloire, à sa propre vie qui lui a échappée.
Qu’on le veuille ou non, Maradona est un Dieu pour certains. A la fin du film, pendant le générique, on retrouve Kusturica sur scène avec sa guitare. Maradona est près de lui et il danse. Jolie métaphore, le réalisateur faisant danser l’acteur. La dernière image du film, c’est Maradona enfant qui jongle.

Le football, sport qu’affectionne Kusturica, se révèle être le vecteur des passions les plus folles. Pauvreté et religiosité furent le terrain propice pour la naissance d’une divinité en short. Consciemment ou inconsciemment, Kusturica nous montre le danger du sport : le nationalisme. Le peuple exalté, délirant, incontrôlable par un effet de foule, sous fond de patriotisme est terrifiant ! On voit les supporters fondrent en larmes ou en état de transe si leur équipe gagne. Le foot rend fou dans le sens où il fait perdre la raison en l’espace d’une seconde à des milliers de gens. En regardant ce film, je me disais qu’il faut toujours condamner ce qui est populaire. Le foot n’est ni un sport ni un spectacle c’est le défouloir des miséreux.
Si lors d’un match de foot « votre » équipe nationale est représentée, qu’elle se prenne une « dérouillé » ! Sinon vous aurez à subir la joie des culs-terreux qui attendent la prochaine guerre pour pourvoir s’en aller y crever pour leur drapeau ! Que ceux qui ont croisé les supporters de l’OM dans la rue ou ceux du PSG dans le métro, avant un match osent me faire l’apologie du foot ! Le foot est une belle merde dont les supporters sont l’odeur.

Anthony Casanova.

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