Le coq des bruyères hebdo... suite
N°63 année 2008
Edito

Quand la vie des autres est un jeu

« On l’a livrée aux appétits, aux appétits d’une espèce de mercanti » (Brassens)

Je n’ai plus en tête le jour, un dimanche il me semble, où je suis tombé sur la chaîne de télévision M6. J’emploie le verbe « tomber » car on tombe sur M6 comme on glisse sur de la merde : sans le vouloir, en s’énervant juste après, et, devant l’étendue des dégâts, on se résigne. M6 était au départ la chaîne des clips vidéo. La chaîne des jeunes. Vous savez comment sont les jeunes dans la tête d’un producteur : ignares, serviles et frustrés. C’est vous dire sur quel tas de fumier intellectuel s’est élaborée la naissance de M6. Bref, après avoir « lancé » une émission où l’on filmait des gens 24H/24 pour voir si notre curiosité était proportionnelle à leur emmerdement, M6 s’est spécialisé dans le coaching de son public. Je dresse un rapide inventaire : une émission où une grosse blonde enlève de votre appartement votre individualité pour la remplacer par une décoration papier glacé immonde ; une femme qui va chez des gens qui ne savent pas dresser leurs animaux qui rappelle une autre émission où une femme aussi va chez « vous » pour vous apprendre à dresser vos gosses ; une émission pour vous aider à nettoyer votre baraque, une autre pour vous « relooker », bref la crème des crèmes des idées télévisuelles.
Toutes les fois que je glissais sur M6, j’apercevais un nouveau « coach », de nouveaux téléspectateurs se faire prendre par la main pour être un peu moins tarte, à tel point que je voyais en M6 une chaîne « sociale » qui finirait par faire une émission pour expliquer aux gens à quel point ils sont cons de regarder M6. Mais la semaine dernière je fus fasciné par la merde qui me collait aux yeux, était-ce l’odeur ? La couleur ? Je n’en sais rien, mais ne regardant que très rarement la télévision, je suis souvent étonné par « là où en est » la déontologie du petit écran, et cette fois je fus scié.
L’émission s’appelle quelque chose comme « Stop aux découverts ». On y voit une famille endettée se faire « aider » par M6 à s’en sortir. La scène qui m’a le plus marqué fut celle où la « coach » explique à la petite famille qu’elle doit vendre ce qui ne « sert plus ». J’ai pu admirer la maman ouvrir ses placards et donner ses jean’s en pleurant, le papa dire qu’on ne prendra pas sa jolie télé car c’est la seule chose qui lui donne un peu de plaisir quand il rentre crevé du boulot. Mais là où M6 atteignit l’apogée de son émission c’est quand le petit garçon (12 ans) alla dans sa chambre pour donner ses jouets. Au fond de la pièce, sa maman pleurait sous l’œil zoomant de la caméra sur le visage de la mère. Nous pûmes nous délecter de la musique romantico-caca au piano qui devait avoir pour but de rendre « l’émotion encore plus émotionnelle » pour reprendre le jargon de demeuré de la télévision. M6 donna une leçon de pudeur quand elle filma le gosse donnant son petit piano électrique sous les pupilles des charognards de M6. L’enfant voulant être courageux ajouta que de toute manière il ne jouerait jamais de piano.

La télé réalité n’existe pas. Nous pouvons être certains que les cameras de M6 savent faire monter le stress pour atteindre le doux moment des larmes. Nous n’entendons pas les questions posées par la production, tout n’est que montage. Et par définition, le montage ne peut faire partie de la réalité. Dès que vous êtes filmés, vous n’êtes plus dans le cadre de la réalité mais dans celui de la mise en scène de la réalité. Un film est tout autant de la télé réalité, si l’on considère qu’il ne s’agit – à juste titre – que de comédiens souhaitant nous divertir, par une mise en scène et une intrigue. La seule différence, et non des moindres, avec la télé réalité, c’est que dans les émissions de M6 les « acteurs du réel » ne sont pas rémunérés. Le seul événement télévisuel se rapprochant de la réalité est le sport. Un match de foot, de rugby est dans le réel puisque ni le spectateur, ni les producteurs ne savent la fin du scénario. Mais la mise en scène existe à travers les règles, donc la réalité n’y est pas complète. Mais rendons grâce à M6 d’avoir su populariser la vidéo surveillance pour en faire une spécialité, une marque de fabrique, tout comme la maison Lotus excelle dans le domaine fécal.
Un autre problème de la « télé poubelle » c’est le dédain de l’émission pour ses « personnages ». Les émotions humaines ne sont qu’un jeu ; les situations ne sont qu’un prétexte pour faire un zoom sur les larmes, les drames humains des « petites gens ». Que l’on pense que sa propre vie est un jeu, me convient. Mais la démarche n’est pas la même lorsque la vie humaine est dépouillée de son intime pour être déballée sans vergogne à la face des Dupont qui bouffent devant le petit écran. Le respect de la vie privée est la frontière fondamentale qui sépare les sociétés totalitaires des sociétés libérales.
Il faut nous rendre à l’évidence, l’avouer, l’accepter et réfléchir aux solutions le plus vite possible : le téléviseur est le premier instituteur de France. Si l’ORTF était, sur la même ligne que le gouvernement, de « droite » par son conservatisme, M6 ne joue pas la carte de l’UMP mais celle de l’extrême droite. Vous pensez que j’exagère ? Dans ce cas, dites-moi à quelle idéologie, selon vous, s’apparente un programme qui n’éprouve plus de considération pour l’être humain, lui retirant sa dignité au point de faire d’un découvert, d’une saisie d’huissier, d’une vie de misère, un divertissement familial du dimanche après-midi ?

Anthony Casanova.

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