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« Calme, confortable, officiel, en un mot résidentiel, tel était le cimetière où cet imbécile avait son trou. » (Brassens)
Le 4 avril 1987, le gouvernement de Jacques Chirac, alors Premier ministre, accorde la privatisation de TF1 au groupe Bouygues pour un « mieux-disant culturel ». 20 ans et un jour plus tard, le 5 avril 2007, votre serviteur a bravé tous les dangers en regardant pour vous le journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernaut. Avant le journal, j’étais un garçon plein de vie, j’avais des rêves, des besoins, des désirs. Oui, je l’avoue, j’aimais ma vie. Après 40 minutes de ce journal, je marche moins vite, je bave sans raison et je reste de longues minutes devant ma bibliothèque en me demandant à quoi peut-elle bien me servir puisque je n’aurais jamais assez de lits pour pouvoir caller tous ces livres.
Pour vous éviter de tomber sur le journal aux informations les plus inutiles, je me propose de le disséquer pour vous :
Après un générique à rendre jaloux les meilleurs marques de laxatifs, Mr Pernaut démarre par l’information primordiale de cette journée, l’information sans laquelle nous ne pourrions vivre : la météo !
Ensuite, l’actualité est proposée en petits reportages de 2 minutes en moyennes. Nous aurons droit au choc d’un train à 10 km/h ; un nouveau né refusé à Orly qui devra partir le lendemain et nous finirons avec la journée de « la courtoisie au volant » avec une petite séquence d’archive. Cela fait 8 minutes que le journal a démarré quand le « journaliste » annonce la libération des otages Britanniques, la disparition d’un Français et le crash d’un avion au Tchad. Ces trois informations sont dites à la suite, sans aucune image. Après ces trente secondes d’information, le journal peut reprendre avec un reportage, toujours de 2 minutes, sur la bénédiction des huiles à Rome par le Pape.
Cela fait un peu plus de 10 minutes que le journal est à l’antenne, c’est donc le bon moment pour passer à la proximité :
Un reportage montrant des vielles en Corse préparant Pâques (2 minutes) ; un autre sur la nouvelle déclaration d’impôt « toujours aussi compliquée » (3 minutes) ; puis finalement, l’annonce de nouveaux chômeurs puisque certaines entreprises ne pourront plus travailler le dimanche (2 minutes). En disant cela, l’ami des gens simples, adresse à la caméra un regard qui veut dire la gauche n’est pas encore là qu’elle nous emmerde déjà !
Ca tombe bien, car c’est l’heure du « journal de campagne ». C’est un moment divin où Jean-Pierre s’occupe de l’élection en s’intéressant à sa façon à la politique.
Un reportage de 2 minutes sur un petit village Corse où personne ne polémique sur l’élection puisqu’il n’y a personne dans le village ; puis l’on entendra une phrase de Schivardi, une de Nihous et on admirera les images de quelques candidats défilant à Sciences Po. Pour retrouver le charme de la ruralité, Pernaut nous propose un reportage (2 minutes) sur le manque d’assesseurs à Tourcoing. Et avant de retrouver l’invité du jour, nous avons droit à 30 secondes de Marine Le Pen.
Il est l’heure du moment qui fera date dans l’histoire du journalisme. Tous les jours, le journaliste Pernaut se propose de rencontrer un candidat pour le faire découvrir aux Français. Aujourd’hui c’est au tour de Jean-Marie Le Pen. Jean-Pierre et son invité sont souriants, ils savent que rien ne viendra troubler leur jovialité. Le Pen regarde Pernaut comme un maître regarde son chien, avec assurance, supériorité et sympathie. Pernaut sourie tellement pour montrer au leader d’extrême droite qu’il n’a rien à craindre, qu’on s’attend presque à ce que le journaliste offre l’accolade à l’homme politique qui lui fait face. Le moment est grave, la tension est inexistante entre les deux hommes mais le téléspectateur ressent une gravité dans cet instant de la vie politique. Le téléspectateur sait que Le Pen est un homme politique différent des autres et il sait aussi qu’il n’est pas seul à regarder ce moment de vie. Oui, il n’est pas seul car il y a, en moyenne, sept millions de téléspectateurs qui suivent le journalisme à la mode de Jean-Pierre Pernaut.
Première question de Pernaut à Jean-Marie Le Pen : « Est-il vrai qu’en naissant vous faisiez 6 kg ? » A cet instant, j’eu la peur qu’éprouve un somnambule lorsqu’il se réveille en s’apercevant qu’il est sur le point de chuter d’un gratte-ciel d’une centaine d’étages ! Jamais je n’eu plus conscience du vide qu’à la question de Jean-Pierre Pernaut, journaliste vedette de la chaîne le plus regardée de France ! En écoutant cette question, je me suis demandé ce que pouvait ressentir cet homme condamné une douzaine de fois pour antisémitisme ou négationnisme face à cette question lors d’une élection. A-t-il eu du mépris pour son interlocuteur ? C’est-il dit qu’il le garderait en cas de victoire ? Rendez-vous compte, 7 millions de personnes savent que Le Pen faisait 6 kg à la naissance !
Pernaut demandera ensuite quels sont les passions de Le Pen, les valeurs qu’il donna à ses enfants et qu’elle est la première chose qu’il fera en arrivant au pouvoir.
La partie « campagne » du journal de 13h00 de TF1 s’achèvera sur des archives de la première victoire du Général de Gaulle en s’attardant sur les votes d’un petit village d’Alsace.
Le journal continuera sa vie avec des reportages sur les bonnes huîtres d’Arcachon, les vacances en Savoie, les légumes d’été à nouveau dans les serres, les arbres en fleur au Japon, l’Olympia d’Alain Barrière. Nous terminerons les petits reportages par une mamie qui fabrique des maisons de poupée puis, par la visite de l’abbaye de, j’ai oublié le nom, où « l’oisiveté n’existe pas » pour preuves ces imbéciles de moines prient 7 fois par jour dans le respect des règles cisterciennes.
Pernaut dira un mot sur la bourse et conclura par « et maintenant la météo ! ». Fin du journal.
Après vingt ans au service de Bouygues, TF1 est passée des questions de Michel Polac à la question du poids du candidat d’extrême droite. Le Pen qui a déclaré au journal Le Progrès à la question que « signifie pour vous liberté, égalité, fraternité ? » la réponse fut : « C'est une devise qui en vaut une autre. C'est honneur et patrie ; valeurs et discipline, tiens voilà du boudin ».
20 ans que tous les jours le journalisme recul entre deux bulletins météo. En décidant de suivre le journal de 13h00, je pensais trouver un ou deux sujets de moquerie pour en rire un peu avec vous, mais sans le savoir j’ai fait l’expérience de voyager dans un monde où le mot culture n’existe que dans sa définition agricole.
Puis, me levant du canapé, j’ai, je ne sais pourquoi, pris dans ma bibliothèque un livre sur les Marx Brothers et je suis tombé sur cette phrase de Groucho :
« Je trouve que la télévision est très favorable à la culture. Chaque fois que quelqu’un l’allume chez moi, je vais dans la pièce à côté et je lis ».
Puis, après avoir rigolé un peu, je me suis posé la question qui m’angoisse encore au moment où j’écris ces lignes : Après la question du poids de Le Pen, sur 7 millions de téléspectateurs, combien n’ont pas eu la chance de se réconforter dans un livre ?
Anthony Casanova.
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